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Cuvinte de învățătură

La prière de Jésus – le cœur de la spiritualité orthodoxe (Himmelrod, 13. Mai 2007)

Conference soutenue a Himmelrod /Trier, 13. Mai 2007

Quelques remarques introductives

 Sur la prière de Jésus ou la prière du cœur, il existe une très riche littérature : des écrits des Pères de la tradition ascétique, qu’on retrouve dans le fameux recueil intitulé « la Philocalie » (qui vient de paraître aussi en allemand, dans les éditions de Catholica Unio), et d’excellentes études modernes faites par des spécialistes de la théologie et de la spiritualité orthodoxes. Entre ces deux types d’écrits il y a pourtant une grande différence : si les premiers ne sont pas systématiques et expriment une expérience personnelle très profonde de la vie spirituelle, les deuxièmes sont systématiques, se rapportent toujours aux premiers et ne laissent pas nécessairement supposer une expérience propre du sujet qu’ils étudient. Cela est d’ailleurs, une caractéristique des études modernes, en général, qui remplissent nos bibliothèques et dont le but n’est pas de servir à l’édification personnelle mai plutôt au désir de la connaissance simplement intellectuelle.

 C’est ici que je vois le grand danger de la culture moderne elle-même qui cultive l’homme seulement dans sa dimension intellectuelle ou sentimentale au détriment de sa vie intérieure dont le centre est le cœur. N’oublions pas que l’origine étymologique du mot « culture » se trouve dans le « culte », hommage rendu à Dieu dans le cadre de l’office publique. Le culte, comme la prière en général, représente la culture par excellence, car la prière cultive l’homme dans son unité d’esprit, d’âme et de corps (cf. I Th 5, 23). Cette unité de l’homme intérieur, perdue par le péché originel et détruite sans cesse pas nos propres péchés, est d’ailleurs le but même de la prière. Car la grâce divine moyennant la prière rétablit en nous l’harmonie des facultés et des puissances intérieures qui se concentrent dans le cœur. Le cœur est en vérité le centre de la personne, siège et source des sentiments, de la volonté et des pensées. Selon la Bible, la grâce de Dieu elle-même habite le cœur de l’homme (Rom 5, 5 ; II Cor 1, 22 ; Gal 4, 6 ; Eph 1, 18 ; 3, 17…). C’est pourquoi la vie chrétienne est avant tout une vie intérieure, une expérience mystique dont le cœur est le centre. 

Le christianisme oriental a toujours été sensible a cette dimension mystique qu’il a promue et développée tant dans sa liturgie (les offices publiques) que dans la façon personnelle de prier, fortement marquées par le monachisme. Ainsi la spiritualité orthodoxe est une spiritualité monastique, plus précisément une spiritualité du cœur dont la tradition hésychaste est l’expression la plus haute. L’hésychasme (de l’hésychia = quiétude, paix de l’âme) est justement cette tendance du monachisme oriental qui cherche la perfection dans l’union avec Dieu par la prière incessante. L’accent est mis sur l’hésychia et la garde de l’intellect (ou du cœur) pour arriver à la prière pure qui unit à Dieu. Et la prière de Jésus représente le cœur même de cette tradition. 

Origines et l’histoire de la prière de Jésus

 La formule de la prière de Jésus, telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui, est la suivante : « Seigneur Jésus Christ, Fils de Dieu, ait pitié de moi, pécheur. » Elle prend ses origines dans les Evangiles, à savoir dans le cri des deux aveugles : « Fils de David, ait pitié de nous » (Mt 9, 27) et dans l’humble demande du publicain : « O Dieu ait pitié de moi pécheur » (Lc 18, 13). Le « Fils de David » a fait place a « Fils de Dieu ». Cette expression « Fils de Dieu », qui est déjà une confession de foi, est précédée par une autre confession de foi : « Seigneur Jésus Christ » (Ac 16, 31). Cette confession de la seigneurie du Christ avait un sens particulièrement fort au Ier siècle quand les empereurs se faisaient nommer « Seigneur » dans un sens idolâtrique.

 Pourtant la forme habituelle de la prière de Jésus, telle que nous l’employons aujourd’hui, ne s’est fixée qu’au début du XIVème siècle et définitivement au XIXème quand on a ajouté le dernier mot « pécheur ». Le nom même de « prière de Jésus » ne s’est imposé qu’à partir du XIVème siècle, au moment de la renaissance hésychaste sur le Mont Athos ce qui ne veut pas dire que jusqu’alors l’invocation du Nom divin n’était pas connue et pratiquée. Tout au contraire, les premiers moines dans le désert d’Egypte connaissaient déjà des prières courtes – monologistos – et jaculatoires, c’est-à-dire jaillies du cœur qu’ils répétaient fréquemment. Souvent ces prières étaient des versets des Psaumes tels : « Seigneur viens à mon aide » ou « Seigneur hâte-toi de m’exaucer ». Bientôt ces prières courtes et jaculatoires furent concentrées autour du nom de Jésus.

 Evagre le Pontique (IVème siècle) est l’un des premiers maîtres de la prière monologiste. Influencé par Origène, Evagre concevait pourtant l’homme comme esprit enfermé dans la matière et la prière incessante comme moyen de libération du « noûs » (esprit) de l’esclavage de la chaire. C’est pourquoi le corps humain et l’Incarnation de Dieu ont peu de place dans son enseignement sur la prière.

 L’intellectualisme platonicien d’Evagre sera corrigé par Saint Macaire le Grand (+ 390) selon lequel la vie spirituelle est entièrement fondée sur l’Incarnation du Logos divin. Les « Homélies » de Saint Macaire expose son enseignement sur la grâce divine et sur la prière à partir d’une anthropologie profondément biblique, selon laquelle le centre de la personne est le cœur et non pas le « noûs » (l’intellect, l’intelligence ou l’esprit).

 « Le cœur domine et règne sur tout l’organisme corporel, et dès que la grâce s’est emparée des espaces du cœur, elle règne sur tous les membres et toutes les pensées. C’est là en effet qu’est l’intellect, toutes les pensées de l’âme et ce qu’elle opère. Voilà pourquoi la grâce pénètre dans tous les membres du corps » (XX, 20).

 Ainsi la « prière intellectuelle » d’Evagre devient en Orient progressivement la « prière du cœur », une prière personnelle explicitement adressée au Fils de Dieu incarné ou la « prière de Jésus » dans laquelle la mémoire du Nom (divin) occupe la place centrale (Jean Meyendorff).

 Au Vème siècle, Diadoque de Photicé jouera un rôle considérable dans la diffusion de la prière de Jésus. Dans ces « Cent chapitres sur la perfection spirituelle » il revient sans cesse au « sens du cœur » ou « sens de l’âme » ainsi qu’à l’invocation perpétuelle de Jésus. Voici un texte de lui :

 « Que celui donc, qui vent purifier son cœur ne cesse de l’embraser par le souvenir de Jésus. Que ce soit son unique exercice et son travail ininterrompu. Quand on veut rejeter sa pourriture, il n’y a pas un moment de prier et un moment de ne pas prier ; il faut en tout temps s’adonner à la prière en gardant son intellect même si on se trouve en dehors de la maison, attachée à la prière… L’homme qui aime la vertu est celui qui ne cesse d’éliminer par le souvenir de Dieu l’élément terrestre de son cœur, afin que peu à peu le mauvais se consomme au souvenir du bien et que l’âme revienne parfaitement à sa splendeur naturelle et glorieuse » (97).

 Par le souvenir de Jésus, c’est-à-dire par le cri « Seigneur Jésus » l’homme fait d’expérience de son union avec Dieu.

 « Ainsi la "mystique de l’intellect" et la "mystique du cœur" s’unissent et ouvrent la voie à une spiritualité qui engage la nature humaine dans sa totalité. » (Vladimir Lossky, Vision de Dieu, Neuchâtel, 1962, p. 99).

 Je rappelle ici en passant les écrits des saints Marc l’Ascète (Vème siècle), Barsanuphe et Jean, Dorothée et Dosithée de Gaza (VIème siècle), Isaac le Syrien (VIIème siècle)…, très intéressants pour notre sujet pour m’arrêter un instant sur deux auteurs classiques de la spiritualité hésychaste : Saint Jean de l’Echelle et Saint Syméon le Nouveau Théologien.

 Auteur de la fameuse « Echelle du paradis », une « vraie encyclopédie ascétique », Saint Jean (579-650), higoumène du monastère de Sinaï, donne dans son 27ème chapitre de son Echelle, intitulé : « De la sainte hésychia du corps et de l’âme » une description très exacte de la vie hésychaste par rapport à la vie monastique, en général. Pour lui, la prière est la plus haute expression de la vie solitaire. Elle se développe sur une élimination des imaginations et des pensées. D’où la nécessité de la « monologie », l’invocation courte, inlassablement reprise, du nom de Jésus.

 « Que le souvenir de Jésus ne fasse qu’un avec ton souffle, et alors tu connaîtras l’utilité de l’hésychia. » (27, 62)

 Ainsi le nom de Jésus est lié aux rythmes essentiels du corps : le cœur et la respiration. Saint Jean du Sinaï est le premier à relier le souvenir de Jésus à la respiration.

 Formé dans la même école de spiritualité sinaïte, Hesychius de Batos (sur le Sinaï), relie-lui aussi la prière à la respiration et emploie dans ses Centuries pour la première fois le terme de « prière de Jésus. »

 « Au souffle de vos narines unissez le sobriété, le nom de Jésus, la méditation de la mort et l’humilité : l’un et l’autre sont de la plus grande utilité. » (87)

 « Bienheureuse assurément l’intelligence à la quelle la prière de Jésus adhère ainsi, le cœur qui ne cesse de retentir du nom de Jésus, comme l’air adhère à notre corps et la flamme à la cire. » (94)

 A la charnière de deux millénaires vécut un autre grand maître de la spiritualité hésychaste, Saint Syméon le Nouveau Théologien (949-1022) dont la pensée a comme idées principales : l’expérience de la grâce baptismale, le primat de l’événement spirituel (le charisme) sur l’institution, le christocentrisme et le réalisme sacramentel de la spiritualité chrétienne. Selon Saint Syméon, le chrétien ne développe pas les effets (conséquences, potentialités) de son baptême que s’il parvient à la conscience de la présence du Saint Esprit en lui et voit la lumière de la gloire de Dieu. La purification de l’âme et la pratique des commandements sont directement lies à ce charisme. Sans ce charisme il serait téméraire d’invoquer son baptême ou de prétendre lier et délier des péchés, fut-on prêtre ou évêque.

 La prière de Jésus dans l’hésychasme athonite

Après la phase sinaïte, l’hésychasme concentré sur la prière de Jésus connaîtra un grand essor au XIVème siècle sur le Mont Athos. Les auteurs de ce renouveau furent Nicéphore le Solitaire (+1300) et Saint Grégoire le Sinaïte (1255-1346). Leurs efforts de restaurer le monachisme athonite dans sa dimension hésychaste furent couronnés théologiquement par Saint Grégoire Palamas (1296-1359).

 a. Le Moine Nicéphore le Solitaire, italien d’origine, a composé une petite Philocalie des Pères de la Tradition hésychaste dans le but d’inciter les lecteurs à la pratique de l’"attention" et du souvenir incessant du nom de Jésus dans le cœur, contre toute tentation venue du monde extérieur. Il donne également une « méthode » psycho-somatique de la prière qui aide l’intellect de « descendre » dans le cœur pour y demeurer, moyennant la respiration. Nous allons dans le chapitre suivant nous arrêter sur cette méthode.

 b. Saint Grégoire le Sinaïte est né en Asie Mineure vers 1255 et la première partie de sa vie n’est qu’une suite de pérégrinations qui le mènent de Laodicée à Chypre, au Sinaï et en Crète pour s’établir définitivement au Mont Athos d’où il se réfugie à Parorée en Bulgarie à cause des incursions turques. À la Sainte Montagne il organisa une « véritable croisade hésychaste avec l’aide de Saint Maxime le Kausokalybite » (Olivier Clément). Parmi ses disciples se trouvaient aussi Isidore et Calliste, futurs patriarches de Constantinople. En Bulgarie, il transforma les montagnes de Parorée dans une véritable cité monastique. De Parorée, son enseignement hésychaste va se propager dans les pays slaves et roumains.

 Dans ses écrits, très rependus parmi les moines orthodoxes, Saint Grégoire fond son enseignement sur la vie contemplative et la prière sur l’expérience accumulée par les générations qui l’ont précédé. « Il a assimilé la réflexion sur la vie spirituelle de Macaire, Diadoque, Marc le Solitaire, Saint Syméon le Nouveau Théologien et aussi la haute pensée de Denis l’Aréopagite et de Saint Maxime le Confesseur. Il fait une synthèse entre les premiers et les seconds et va même plus loin. Car appliquant tout à la prière et à l’effort de purification des passions (mauvaises) il se montre comme étant peut-être le plus subtil analyste des mouvements psychiques et spirituels de l’être humain. » (Père Dumitru Stăniloae)

 Pour Saint Grégoire, la vie spirituelle est la redécouverte de l’"énergie" baptismale et la perception de la lumière cachée en nous à cause du péché. On y arrive par deux voies complémentaires : la voie des commandements qui nécessite beaucoup de temps et de travail ; et la voie de soumission à un père spirituel par l’invocation continuelle de Dieu par la prière de Jésus : « Seigneur Jésus Christ, ait pitié de moi. » Cette dernière voie et plus courte mais aussi plus difficile.

 Voici quelques textes de Saint Grégoire :

 « Au-dessus des commandements, il y a le commandement qui les embrasse tous : le souvenir de Dieu : « Souviens-toi du Seigneur ton Dieu en tout temps » (Deut 8, 18). C’est à son propos que les autres ont été violés, c’est par lui qu’on les garde. L’oubli, à l’origine, a détruit le souvenir de Dieu, obscurci les commandements et découvert la nudité de l’homme. » (17)

 « Le principe et la cause des pensées c’est, à la suite de la transgression, l’éclatement de la mémoire simple et homogène. En devenant composée et diverse, de simple et homogène qu’elle était, elle a perdu le souvenir de Dieu et a corrompu ses puissances. » (60)

 « Le remède pour délivrer cette mémoire primordiale de la mémoire pernicieuse et mauvaise des pensées, c’est le retour à l’originelle simplicité. L’instrument du péché, la désobéissance, n’a pas seulement faussé les rapports de la mémoire simple avec le bien, elle a corrompu ses puissances et affaibli son attirance naturelle pour la vertu. Le grand remède de la mémoire, c’est le souvenir persévérant et immobile de Dieu dans la prière. » (61)

Saint Grégoire le Sinaïte est l’un des plus grands maîtres de l’hésychasme et de la prière de Jésus. « C’est son mérite d’avoir enraciné dans une spiritualité créative la majorité d’évêques qui après la victoire de la doctrine palamite (sur les énergies incréées) gouverneront l’Église et la renouvelleront. » (Olivier Clément)

 c.   Saint Grégoire Palamas (1296-1359)

La renaissance hésychaste du début du XIVème siècle provoquera une réaction violente de la part d’un certain philosophe calabrais Barlaam et des humanistes byzantines, tels : Acyndine et Nicéphore Grégoras. Ceux-ci niaient la possibilité d’une communion réelle avec Dieu ou du moins lui attribuaient un caractère symbolique et intellectuel. Selon eux, Dieu ne peut être connu qu’à travers la nature créée ou par des symboles. Barlaam niait la méthode psycho-somatique de la prière ainsi que l’affirmation des moines hésychastes de contempler la lumière du Thabor ou même de voir Dieu avec les yeux du corps. Partisan d’une anthropologie spiritualiste, platonicienne, pour Barlaam la vie spirituelle est désincarnation et contemplation intellectuelle. Dieu étant au-delà de l’expérience sensible, le corps n’a aucune participation à la vie divine, même l’expérience mystique ne peut être que « symboliquement » réelle. Son système contestait donc les fondements mêmes de la spiritualité hésychaste.

Contre Barlaam s’élevèrent les moines athonites ayant à leur tête Saint Grégoire Palamas. Face à la philosophie de Barlaam qui réduisait le christianisme à la pure connaissance intellectuelle et la mystique à la simple contemplation des créatures, Saint Grégoire oppose une théologie vivante de l’expérience de l’union réelle avec Dieu. Dans ses écrits, il souligne l’unité de l’homme : corps, âme et esprit et la participation du corps à la vie spirituelle.

 « Si le corps doit prendre part avec l’âme aux joies ineffables du siècle à venir ; il est sûr qu’il doit participer à elles dans la mesure du possible dès maintenant… Car le corps lui ainsi fait l’expérience des choses divines quand les forces passionnelles de l’âme sont transformées et sanctifiées et non pas tuées. »      

 Cette anthropologie non seulement justifie mais exige même une ascèse corporelle positive dont le but est la « transformation » et la « sanctification » des « forces passionnelles » de l’âme. Et « si la grâce de l’Esprit transmise au corps par l’intermédiaire de l’âme lui donne aussi l’expérience des choses divines », les hésychastes peuvent dire qu’ils « voient Dieu avec les yeux du corps » ; certes non pas avec les yeux ordinaires aveuglés par le péché mais avec les yeux « changés » par la puissance de l’Esprit Saint.

 La communion réelle avec Dieu comme la connaissance de Dieu impliquent pourtant une distinction ineffable entre l’Essence divine et Ses énergies dont parlent les Pères cappadociens et la Tradition après eux.

 Saint Grégoire donne à ce problème une expression définitive et en tire toutes les conséquences soucieux d’exprimer le mystère de la divinisation de l’homme dans son réalisme extrême. Si Dieu dans Son Essence est totalement inconnu et incommunicable, Il Se fait connaître et Se communique dans chacune des Ses énergies dans lesquelles il est totalement présent et non pas partiellement ou diminué. Saint Grégoire reprend l’affirmation de Saint Maxime le Confesseur : « Dieu entier vient habiter l’être entier de ceux qui en sont dignes. »

 D’autre part il faut souligner que les énergies divines ne divisent pas l’Être divin car la Personne ne perd pas l’unité dans Ses manifestations ou dans Ses actes. En refusant de reconnaître cette distinction ineffable entre la nature (l’être divin) et les énergies, les adversaires de Palamas étaient obligés de mettre au rang des créatures la gloire divine, la grâce, la lumière de la transfiguration au Thabor et toutes Ses manifestations « en dehors » de son Être. Par conséquent la déification de l’homme devient impossible comme toute communication réelle et directe avec Dieu.

 Psalmodie et prière de Jésus

 Je voudrais dire encore quelques mots sur le rapport entre « psalmodie » et « prière de Jésus ». Vous avez déjà compris que par la psalmodie on désigne dans le langage hésychaste les offices de l’Eglise composés de : Psaumes et autres lectures bibliques, hymnes, tropaires ainsi que toute autre prière discursive accomplie dans la synaxe (à l’église) ou individuellement. C’est la prière propre à tout chrétien. La prière de Jésus au fond vient compléter la psalmodie et par moments même la remplacer. Elle donne aussi une qualité nouvelle à la psalmodie.

 Comme je l’ai déjà dit, l’important dans la prière c’est la participation de l’esprit (l’intellect) en même temps que du cœur. Ce qui revient à dire que toute prière doit être finalement une prière du cœur – bien que cette expression soit réservée généralement à la prière de Jésus – c’est-à-dire s’accomplir avec l’intellect uni au cœur. Saint Jean de l’Echelle nous recommande, d’enfermer lors de la prière notre esprit (intellect) dans les mots de la prière, pour qu’il ne se disperse plus en dehors, et l’envoyer dans le cœur. Ce qui n’est pas toujours facile. Il est parfois très difficile et même impossible de concentrer toute notre attention à la prière, surtout si nous ne sommes pas habitués à prier ou si nous sommes fatigués. D’ailleurs les moines déconseillent de prier si l’on est fatigué. Les mêmes moines disent aussi que la qualité de la prière vient de la quantité : il faut beaucoup prier pour arriver peu à peu à la prière pure.

 La prière de Jésus a l’avantage d’être courte et centrée sur le nom tout puissant du Seigneur ce qui favorise l’esprit à se concentrer mieux dans le cœur. Une prière longue disperse plutôt l’esprit. Pourtant les hésychastes font l’expérience que la prière de Jésus elle-même répétée indéfiniment peut conduire à la fatigue de l’esprit. Alors il faut alterner la prière de Jésus avec la psalmodie.

 Déjà au VIème siècle les saints reclus Barsanuphe et Jean du désert de Gaza disaient qu’il faut pratiquer les deux : la psalmodie et la mémoire du nom de Jésus : « un peu de l’une et un peu de l’autre. »

 De son côté, Saint Grégoire le Sinaïte considère que la psalmodie est propre aux « moines sujets encore aux passions », à cause de l’ascèse qui elle réclame, tandis que les « parfaits » n’ont plus besoin de psalmodier que dans les moments de fatigue.

 Au XVIIIème siècle, le Saint staretz Basile de Poiana Mărului (en Roumanie) fait une distinction entre la prière de Jésus « pratique » et « contemplative » et enseigne que la première est propre à tous, quel qu’il soit leur niveau de perfection. Il s’appuie surtout sur Saint Siméon de Thessalonique, qui recommande à tous : « évêques, prêtres, moines et laïques de dire cette prière. »

 Le même Basile compare la psalmodie avec le lever du soleil qu’on peut contempler une ou deux heures et la prière du cœur avec le soleil lui-même qu’on contemple toute la journée.

 Il attire aussi l’attention contre une prière de routine qu’il nomme « prière extérieure » et qui ne conduit pas à l’union avec Dieu ; elle peut devenir même un « mur implacable » entre Dieu et l’homme.     

 Effets de la prière

 La vie chrétienne dont le but est la sanctification (cf. I Th 4,3) repose sur deux pôles apparemment contradictoires. D’une part, les grands ascètes disent que « tout est grâce » ; d’autre part, les mêmes ascètes discutent : « donne ton sang et tu reçois l’Esprit. » Il s’agit du « synergisme » ou de la collaboration absolument nécessaire entre le don de Dieu et l’effort personnel pur la sanctification. La grâce divine est une réalité infiniment délicate et sensible et aussi respectueuse de la liberté humaine. Elle se retire chaque fois qu’on lui s’oppose par le péché ou par les passions. D’où la nécessité d’un combat très soutenu contre le péché et pour l’acquisition de la vertu. Saint Isaac le Syrien dit que « l’ascèse est la mère de la sanctification » (16ème discours) et que toute vertu accomplie sans la peine du corps est comme un avorton » (56ème discours).

 La prière elle-même demande au commencement effort et peine. « Toute prière qui ne passe pas par la peine du corps et l’affliction du cœur est comme un fruit avorté » (76ème discours). Le même saint dit que le « signe de la sanctification est un cœur compatissant », un cœur donc remplit d’amour pour tous les hommes et pour toute la création. La sainteté qui est union avec Dieu, ressemblance à Dieu où déification s’identifie donc à l’amour. Tout péché est finalement un coup porté à l’amour.

 La prière accomplie dans le contexte ecclésial dont nous avons parlé s’avère à être la plus grande ascèse car elle agit directement sur le cœur qu’elle unifie et pacifie. C’est pour cela que toutes les puissances démiurgiques s’élèvent contre nous pour disperser l’attention de la prière et pour la rendu ennuyeuse, fatigante et impossible. Pourtant les vaillants ne tiennent pas compté de la difficulté et s’efforcent de s’habituer à prier de plus en plus souvent et de plus en plus mieux, d’une prière aussi pure que possible. « Priez sans cesse » (I Th 5, 17) c’est au fond la mesure de la prière, disent les moines.

 L’effort de prière ne tarde pas à montrer ses fruits. Tout d’abord prier n’est plus ressenti comme un fardeau ou devoir ennuyeux, mais plutôt comme un besoin intérieur de l’âme qui tend par nature vers Dieu, comme un apaisement et même comme une joie.

 La prière apaise, donne à l’âme l’équilibre nécessaire dans ses pensées et actions. Elle renouvelle les forces intérieures et le courage dans le combat contre le péché et les difficultés de la vie.

 Un premier signe que la prière a vraiment touché le cœur c’est la chaleur qu’on ressent dans la poitrine, autour du cœur. C’est la chaleur de la grâce et de l’amour qui embrase notre être intérieur. Cet amour embrasse tous les hommes et toute la création pour qui on est prêt à donner sa vie. Un tel homme ne blesse personne. Il est incapable de blesser. Et nul ne peut le blesser, lui faire du mal. « Il aime tous les êtres. Et tous les êtres l’aiment. » (S. Isaac, 80ème discours). Il approche les bêtes sauvages et elles perdent leur férocité. Elles-mêmes l’approchent comme leur maître, « lèchent ses mains et ses pieds. Car elles ont senti, émanant de lui, cette odeur qu’exhalait Adam avant la transgression. » (idem)

 L’amour nous fait prier pour tous les hommes, pour les bêtes et même pour les serpents (démons), dit le même Saint Isaac le Syrien.

  Métropolite Serafim

 

 

 

 

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